Les établissements universitaires et la recherche en France sont confrontés à des problèmes d'organisation et de conflits internes, ce qui entraîne un déclin de la réputation scientifique du pays, selon Alain Fuchs, président de l'université PSL. Dans une interview accordée aux « Echos », il souligne qu'il est important de prendre les choses en main pour éviter une complexité excessive après le discours « fondateur » d'Emmanuel Macron en décembre dernier. Il met en garde contre la tentation de mettre en place un système de planification centralisé, rappelant les erreurs passées du Gosplan.
Par Marie-Christine Corbier
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Rééc
La revue "Nature" a qualifié le discours d'Emmanuel Macron mi-décembre de la plus grande perturbation du système de recherche depuis vingt ans.
Cependant, Alain Fuchs met en garde contre la nécessité de mettre ces paroles en pratique, dans une interview aux "Echos". En tant que président de l'université PSL, qui compte près de 20 000 étudiants et 11 établissements (tels que le Collège de France, Dauphine, l'Ecole des Mines de Paris, l'ENS, etc.), il évoque le "risque" que cette "vision fondatrice" aboutisse à une situation immuable ou à une complexité excessive. Afin d'éviter cela, il souligne la mobilisation de l'association Udice, qui regroupe les plus grandes universités de recherche, dont PSL fait partie.
Définition des responsabilités
Le président de l'Etat a accordé une période de dix-huit mois aux parties prenantes pour clarifier les responsabilités entre les universités et les organismes de recherche. Les universités devront prendre la tête dans le domaine de la recherche, tandis que les organismes de recherche devront créer des agences de programme. Alain Fuchs, ancien président du CNRS, est d'accord avec cette démarche, soulignant que les confusions actuelles et les querelles qui en découlent sont paralysantes.
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Selon lui, l'université ne devrait plus être considérée comme un simple endroit chauffé où les laboratoires du CNRS sont installés. Il est important de séparer la formation (qui se fait dans les universités) de la recherche (qui se fait dans les organismes de recherche). Les universités devraient être responsables de la gestion et du pilotage des unités mixtes de recherche déjà présentes en leur sein, en prenant exemple sur les pratiques américaines. Il est essentiel que la recherche se fasse au plus près des étudiants.
La modernisation de la recherche est accompagnée par le renforcement de l'indépendance des universités – Emmanuel Macron a appelé à une deuxième étape, après la première étape de la loi LRU en 2007. Il est important que cette réforme ait des résultats concrets, souligne le président de PSL car, dans l'ensemble, la réputation de la science française est en train de décliner. "Nous publions moins et certains pays nous rattrapent. Cela ne signifie pas que nous n'avons pas d'atouts ou de chercheurs de haut niveau, mais l'organisation joue un rôle important", explique-t-il.
Les chercheurs sont invités à soumettre leur candidature sur une plateforme qui est extrêmement mal conçue sur le plan informatique et qui ressemble au Minitel d'il y a trente ans. Cela nous met dans une position de honte ! Alain FUCHS, Président de PSL.
Selon lui, l'autonomie se résume avant tout à la simplification. Il est nécessaire d'avoir un environnement clair pour attirer des étudiants et des chercheurs. Cependant, la loi sur l'immigration a compliqué les choses. Alain Fuchs a signé une lettre dans laquelle la majorité des présidents d'université ont critiqué des mesures jugées inacceptables. Emmanuel Macron a tenté de rectifier la situation en déclarant que nous avions besoin de continuer à attirer des talents et des étudiants du monde entier, suite à la controverse suscitée par le texte.
PSL, comme d'autres établissements, souhaite attirer des talents internationaux de haut niveau. Pour ce faire, ils utilisent les chaires de professeur junior créées par la loi sur la recherche de 2020, qui permettent de contourner les procédures de recrutement classiques. Cependant, l'utilisation de ces chaires est compliquée. Alain Fuchs souhaite simplifier cette procédure en la rendant moins bureaucratique.
Le processus ressemble à un véritable parcours du combattant. Tout d'abord, il faut faire une demande de chaire auprès du ministère, remplir de nombreuses pages de dossier, puis attendre le résultat. Ensuite, il faut demander au chercheur de postuler officiellement sur la plateforme Galaxie, qui est une plateforme informatique terrible. Malgré l'objectif d'internationalisation, la plateforme est entièrement en français et utilise un vocabulaire administratif incompréhensible, même pour les chercheurs français. On a l'impression d'utiliser un Minitel datant de trente ans, c'est vraiment horrible et cela nous fait honte ! Il mentionne également le cas de chercheurs brillants dont le dossier a été rejeté parce qu'ils n'avaient pas rempli correctement les cases.
Il trouve que cet outil est très intéressant, mais il devient rapidement un champ de bataille quotidien, et il y a de nombreux exemples similaires. Selon lui, l'autonomie des universités signifie avant tout "faire confiance aux universités" avec un contrôle après coup plutôt qu'avant.
Emmanuel Macron a incité les acteurs à modifier les statuts. Il a clarifié qu'il ne souhaite pas remettre en question le statut de fonctionnaire, mais plutôt donner la possibilité aux chercheurs de consacrer quelques heures à l'enseignement et de participer à la vie de la formation. Cependant, l'implication des chercheurs dans l'enseignement est souvent un sujet controversé.
Alain Fuchs soutient que les universités devraient être en mesure de développer ce type d'accords, si elles le souhaitent. Il insiste sur le fait qu'il ne faut pas mettre en place une opération identique partout et sur tous les territoires. Il est temps d'arrêter avec cela !
Les frais pour s'inscrire en master à l'université Paris-Dauphine varient en fonction des perspectives de gain salarial après l'obtention du diplôme.
Emmanuel Macron mentionne également la nécessité d'une "différenciation assumée" entre les différents acteurs. Alain Fuchs souligne que la recherche ne peut pas être répartie de la même manière que les bureaux de poste, avec un bureau dans chaque village.
Permettre aux universités d'avoir plus d'indépendance implique également de revoir leurs relations avec le ministère de l'Enseignement supérieur. Le président de PSL critique le ministère pour ne pas avoir réussi à créer une fonction de pilotage et de stratégie efficace. Selon lui, les universités sont constamment tenues par la main, ce qui est insupportable. Il estime que la bataille n'est pas encore gagnée et craint toujours la tentation de certains technocrates de vouloir planifier les découvertes et les avancées technologiques.
« Un examen des coûts de scolarité »
La deuxième partie de l'autonomie implique une réflexion concernant les frais de scolarité. Une fois de plus, les mesures prises dépendront des choix faits par les universités. Alain Fuchs mentionne l'exemple de Dauphine, où les frais de scolarité en master varient selon les perspectives de revenus après l'obtention du diplôme, qui diffèrent entre les domaines de la finance et de la sociologie.
Le président de PSL soutient que la notion de diplôme national, qui implique que tout le monde dans un domaine donné fait la même chose, devrait idéalement être abandonnée. Selon lui, l'idée que le cours de mathématiques progresse de la même manière dans toutes les universités françaises, avec un examen national, appartient au passé. Il affirme que l'offre de formation d'une université autonome devrait être dirigée par l'université elle-même et validée par l'Etat.
Et selon lui, puisque tout le monde ne fait pas la même chose, il est temps d'arrêter d'utiliser le terme "les" universités car cela n'a plus de signification.
Alain Fuchs, le président de PSL, réagit aux propos qu'il considère comme choquants de responsables d'universités américaines renommées (Harvard, MIT, Pennsylvanie), qui sont accusées de minimiser les actes antisémites sur leurs campus. Il reconnaît qu'il existe des tensions sur certains campus de PSL liées au conflit israélo-palestinien, mais il ne pense pas qu'il y aura une escalade similaire en France. Cependant, il reste vigilant à la situation. Sur leur site Internet, l'université a réaffirmé leur position de neutralité.
Personne: Marie-Christine Corbier
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